lundi 18 janvier 2016

La doublure rouge

Nous marchions côte-à-côte, lui le géant et moi le dernier de ses fils. J’avais huit ans, petit et maigre à faire peur. En ce début de décembre Il m’avait demandé de l’accompagner pour faire des courses. Depuis peu mon père me traitait différemment, comme s’il cherchait à mieux me connaître. Le médecin l’avait mis en arrêt de travail à cause de sa maladie de cœur. L’été d’avant, alors que nous étions tous les deux seuls à la maison, il était tombé juste devant moi comme une masse de pierre. J’étais sorti par la cour arrière en criant à plein poumon que mon père était mort. J’ai tout oublié des événements qui ont suivi.

Il faisait froid ce matin là, rue Ontario, le vent glacial annonçait un hiver rigoureux. J’étais vêtu d’un manteau qui avait fait les beaux jours de quelques-uns de mes frères aînés; un pardessus en vinyle de mauvaise qualité, sans doublure. Dehors au froid, le manteau devenait tellement rigide qu’on aurait dit de la tôle.

P’pa s’est arrêté de marcher et il a mis une main sur mon épaule. Il m’examinait d’un air curieux.

- C’est toi Ti-cul qui tremble comme ça?

Mes bras et mes épaules osseuses frappaient le tissu en faisant des bruits bizarres.

À ce moment j’ai vu mon père entrer dans une colère sourde, vociférant le ciel des pires blasphèmes dont il était capable. J’étais effrayé et me sentais coupable, allez savoir pourquoi, de susciter pareille réaction de mon paternel. Son visage était rouge et ses yeux bleus délavés étaient mouillés de rage. Lorsqu’il était ainsi nous en avions tous un peu peur mes frères et moi. Pourtant je ne l’ai jamais vu faire preuve de violence physique envers nous. Il n’en n’avait guère besoin.

- Viens, on s’en va chez Dupuis Frères.

Il m’a  laissé choisir un modèle populaire à l’époque, une parka d’hiver souple en nylon noir avec une doublure Borg rouge. Jamais je n’avais eu un si joli manteau, tout neuf. Il avait payé dix dollars, une somme énorme pour ses moyens.

Depuis ce jour j’ai rarement ressenti autant réconfort que celui procuré par la chaleur procuré par ce manteau, la chaleur de mon père qui par ce geste m’avait démontré à sa manière maladroite toute son affection.

Mon père mourut deux ans plus tard d’une troisième crise cardiaque à l’âge de cinquante-deux ans. Une nouvelle vie commençait pour moi et ma famille tout comme pour le peuple Canadien français qui désormais deviendrait Québécois par le biais d’une révolution au nom tout aussi paradoxal que ce peuple, tranquille. Cette vie nouvelle allait nous ouvrir les portes d’un monde à découvrir. Nous serions enfin libérés de la grande noirceur, du moins le croyions-nous.

Comment aurait-il réagi dans ce nouveau monde, devant l’émancipation face à la religion, notre affirmation politique, l’émerveillement offerte par l’exposition universelle de 1967, l’homme sur la lune et tous les avancements technologiques? Probablement comme nous tous … j’y songe souvent.

Luc Hamilton mai 2015

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